Dans le cadre des Afterworks d’OPENMIND KFE, le club Zevillage a organisé une soirée-conférence avec Nicole Turbé-Suetens sur le thème de : « l’évolution du travail dans la société digitale ». Prospectiviste de renom, Nicole Turbé-Suetens se passionne pour les enjeux sociétaux et les défis humains engendrés par la révolution digitale. Conférencière internationale sur le sujet du télétravail et des organisations du travail du futur, double Tedx speaker : TedxAlsace 2010  et TedxParis , Nicole a très gentiment accepté de répondre aux questions d’OPENMIND KFE.

En quoi l’attente des jeunes qui intègrent une entreprise est-elle différente de leurs aînés ?

 

blog openmind kfeLa plupart d’entre eux n’envisagent pas d’entrer dans une entreprise pour y passer leur vie comme beaucoup de leurs aînés. Ensuite, ils ne fondent pas du tout les mêmes espoirs sur ce que l’entreprise va pouvoir leur apporter par rapport à ce qui a pû leur manquer sur le plan des études et/ou de la vie sociale, car globalement les nouvelles générations sont bien plus diplômées que ne l’étaient la plupart des personnes en activité des générations précédentes et ils ont quasiment tous une vie sociale plus développée et active que la majorité des jeunes des précédentes générations. Leur attente est donc centrée sur eux : la qualité de vie est un élément très important, ce qu’ils font doit avoir du sens (1), le fait d’être reconnu dans ce qu’ils font et cela sans avoir à attendre des années et des années. Ils sont prêts à donner beaucoup ; mais pas à n’importe quel prix. Ils n’hésiteront pas à changer d’employeur pour être plus épanouis, plus heureux et mieux se réaliser. Dans certains cas, ils prendront le risque de quitter un emploi pour essayer de se lancer dans une activité qui les épanouira. Cela ne veut pas dire qu’ils soient désintéressés des questions matérielles de l’emploi (salaire, primes, avancement, etc.) ; mais pas au détriment de la vie telle qu’ils souhaitent la construire. La plupart d’entre eux ont vu trop de leurs aînés traités avec une totale indifférence (pour parler poliment) après avoir donné tout ce qu’ils pouvaient pendant des années. Cela ils ne veulent pas le vivre.

(1) «C’est une question générationnelle, observe aussi le jeune patron Christophe Barman. Notre perception du contrôle est différente. Il faut donner du sens à ce que l’on fait. Je préfère partir de l’idée que les conditions que l’on met en place donneront du plaisir au travail. Les organisations doivent se mettre dans un état d’esprit différent, dont le fait d’être présent ou non à son poste.»

Faut-il se réjouir de l’avènement de la société digitale ou existe-t-il de véritables dangers pour l’emploi ?

 


Il n’est pas question de se réjouir ou non ; c’est un fait. C’est une réalité à laquelle il n’est pas possibleopenmind kfe blog d’échapper à moins de vouloir s’abstraire du monde qui se construit sous nos yeux ; construction à laquelle nous contribuons d’ailleurs. Très souvent pour nous simplifier la vie comme commander un livre chez Amazon et se le faire livrer rapidement à domicile sans frais plutôt que de devoir se déplacer dans une librairie où le livre ne sera peut-être pas disponible, il faudra attendre qu’il le soit et revenir le chercher. La vie quotidienne du citoyen est déjà complètement bouleversée par de nouveaux usages très directement liés au processus digital et l’entreprise est en train de rattraper, car la plupart ne sont pas en avance sur le sujet (2). Il s’agit aussi d’un phénomène économique. L’exemple actuel de Bercy qui envisage de rendre la déclaration des impôts sur internet obligatoire (en ne pensant pas aux 17% de ménages non équipés (3) et incapables de s’en servir) en est une belle illustration. Car le réel but derrière cela est de faire des économies. Et ce n’est que le début.

Et oui, cela représente des risques pour l’emploi. D’énormes risques de disparition de métiers qui seront soit automatisés, soit robotisés, soit devenus inutiles. Probablement des centaines de milliers pour ne pas parler de millions comme le prédit l’étude de Roland Berger. (Voir également ces deux articles en notes:  4a et 4b). Le problème est que tout cela on le sait depuis plus de 10 ans et que rien n’a été fait pour l’anticiper, adapter les compétences et faire évoluer les salariés pour les préparer aux mutations qui se font de plus en plus openmindkfe xavier ginouxvite. Quand on voit aujourd’hui des personnes de 45+ qui vous disent que leur métier est devenu obsolète, on se demande dans quelle société on vit, car aucune des structures nationales en place n’est capable de les orienter, de les prendre en main pour les remettre en selle et en général ils ont raté le tournant digital. Bien-sûr ils ont un iPhone, ou une tablette et savent faire des choses élémentaires avec un PC ; mais ils ne se sentent souvent pas la force, la capacité ou même le goût pour aller vers un métier qui supposera une immersion plus profonde et durable dans le digitale.

Et je parle de métiers du tertiaire. Prenons l’exemple des centres d’appels. Ils ont été créés sur la base de l’utilisation de la téléphonie (même si elle était sur IP)… mais aujourd’hui, c’est la multiplication des canaux digitaux qui fait la force de cette activité et ceux qui ne franchissent pas le pas… deviennent les laissés pour compte du métier ou alors sont relégués dans les fonctions élémentaires et les moins qualifiées du métier.

(2) In fine, cette étude montre clairement les effets de l’évolution rapide des pratiques professionnelles sur les infrastructures existantes et prouve que beaucoup d’entreprises ont un travail considérable à faire afin d’améliorer leurs capacités et se préparer à affronter le futur.

(3) Etude Credoc 2014


(4a) THE FUTURE OF EMPLOYMENT: HOW SUSCEPTIBLE ARE JOBS TO COMPUTERISATION ? 

(4b) Beyond automation

Quelles sont les principales sources de blocage en entreprise face à la révolution digitale ?

 

Comme d’habitude la peur et le recul devant le changement. Également le manque de vision et les stratégies d’action à court terme. Mais tout cela va ensemble. Dans le manque de vision il y a une forme de cécité et d’autisme à accepter que ce que l’on fait aujourd’hui ; même si on le fait très bien, ne sera pas nécessairement ce dont le marché voudra demain. Il faut toujours anticiper et à force d’être le nez dans le guidon, il y a trop de dirigeants qui perdent de vue que leur véritable rôle n’est pas le quotidien ; mais le futur.

Quels vont être les principaux changements concernant les lieux de travail ?

 

Ils vont être multiples et le mouvement est déjà amorcé. Tous les outils technologiques permettant la mobilité dont sont équipés un nombre croissant de salariés font qu’il devient facile dexavier ginoux openmindkfe travailler à partir de « n’importe où » et qu’il est de moins en moins nécessaire de faire des trajets pour aller au bureau pour travailler. Il s’agit d’une optimisation du temps, d’une réduction de la fatigue et du stress et de productivité avec une organisation et une gestion du temps plus rationnelle. Peu à peu tous les moyens de transport seront équipés de WiFi de même qu’une grande partie des lieux publics y compris les parcs et jardins. Les espaces de coworking se multiplient, le domicile est une alternative que certains préfèrent et il y a également les autres établissements d’entreprise qui peuvent avoir des bureaux de passage ou même des accords entre entreprises partenaires pour accueillir les salariés entre deux rendez-vous, pour rester chez eux après une intervention ou même venir certains jours. Toutes les formes de flexibilité peuvent être envisagées, avec des règles simples, pour limiter les déplacements.

Quelle va être la nouvelle vocation du bureau ?

 

Un lieu de ressources uniques ; qu’elles soient matérielles ou humaines. Un lieu où l’on a envie de venir pour retrouver les autres ; son collectif, ses collègues et échanger, collaborer et apprendre ensemble. Un lieu de créativité et d’expérimentation. Un lieu pour se réunir et prendre des décisions. Un lieu pour travailler en mode projet. Un lieu où l’on se sent bien, en harmonie avec son activité et où l’on a plaisir à partager. Faciliter l’existence de lieux de rencontres créatives et pétillantes va être aussi un défi pour les entreprises elles-mêmes et pour le secteur de l’immobilier de bureau.

nicole Turbe-SuetensBiographie

Nicole Turbé-Suetens est diplômée de l’Institut Supérieur de Commerce de l’État à Anvers (Belgique) et elle est titulaire d’un DEA en Sciences des Organisations de L’université Paris-Dauphine (Paris). Elle a été maître de conférences associé à (Paris 1-Panthéon-Sorbonne) pendant 4 ans et a aussi enseigné à l’Université Technologique de Compiègne (UTC).

Sa vie professionnelle est très internationale et comprend une expérience qui s’est partagée entre le monde du salariat et celui de l’entrepreneuriat. Sa vie de salariée s’est essentiellement déroulée chez IBM France et IBM Europe (16 ans ; où elle a entre autres participé au lancement du PC en étant responsable de l’offre logicielle. Dans le cadre de son activité au sein d’IBM Conseil, elle a été détachée à la mission gouvernementale sur le télétravail (Mission Breton) et en parallèle, elle a aminé une taskforce pour mettre ne place les premiers bureaux partagés. La France a été pionnière mondiale en la matière.

En 1996, elle a créé le cabinet de conseil Distance Expert; structure spécialisée dans l’introduction et l’accompagnement des nouvelles formes d’organisation du travail et en 1997 elle est devenue expert auprès de la Commission européenne. Elle a également participé à de nombreux projets européens de recherche. Elle a fermé Distance Expert en 2013 pour s’associer au cabinet LBMG Worklabs.

Outre ses conférences à travers le monde sur le sujet du télétravail et les organisations du travail du futur, ses propos et idées sont régulièrement relayés par la presse. Elle est également coauteure de 3 ouvrages et a animé plusieurs groupes de travail pour l’ANVIE et deux groupes de prospective pour RH&M.

www.distance-expert.eu                                                                                   twitter : @DistanceExpert